L’AFFAIRE BOJARSKI
Réalisé par Jean-Paul SALOMÉ
Année : 2025
Pays : France
Durée : 128 mn
VOST
avec Reda Kateb, Sara Giraudeau, Bastien Bouillon, Pierre Lottin, Camille Japy, Lolita Chammah
Scénario de Jean-Paul Salomé et Bastien Daret, sur une idée de Marie-Pierre Huster
On a beau savoir que la réalité, la bougresse, dépasse allègrement la fiction, il y a des moments où la sidération nous cloue au fauteuil. Les bras nous en tombent. L’ébahissement, mâtiné d’une discrète mais tenace admiration, s’impose. Et pour paraphraser le dernier Sakozy venu (pas autrement effrayé par les acrobaties linguistiques), on convient aisément que « c’est si incroyable que c’est à peine croyable ». Incroyable autant que véridique, l’histoire de Jan Bojarski, ingénieur polonais fait prisonnier en Hongrie au début de la seconde guerre mondiale, évadé et réfugié en France, inventeur par passion, artisan consciencieux et faux-monnayeur par nécessité, a tout d’un roman-feuilleton – et on n’est guère étonné que Jean-Paul Salomé, responsable au tournant du siècle des adaptations cinématographiques des aventures de Belphégor ou d’Arsène Lupin (qu’on ne lui a d’ailleurs pas pardonnées), se soit entiché de ce destin abracadabrantesque. Et miracle : la simplicité, la modestie de son anti-héros très discret déteignent sur le film, lui imposent sa forme et son rythme. Adieu les mises en scènes baroques, ampoulées et virevoltantes, aux effets visuels gonflés à l’image de synthèse : L’Affaire Bojarski se coule naturellement dans le moule qu’on croyait perdu du polar français des années 1960. Écrit au cordeau, incarné avec sobriété par une brochette d’excellents comédiens – Reda Kateb, Sara Giraudeau, Bastien Bouillon et Pierre Lottin en tête. Et, pour notre plus grand bonheur, il en retrouve l’âpre et élégante efficacité.
Reda Kateb, c’est donc Jan Bojarski – Czesław à l’état civil polonais, mais allez donc faire prononcer ça aux titis de Ménilmuche ! Un brave gars, honnête et travailleur, dont le destin hors norme est une suite d’improbables erreurs d’aiguillage. Un immigré bourré de talent (le film égraine ses inventions sidérantes, toutes authentiques, aux brevets jamais reconnus) que la frileuse société française refuse d’intégrer à sa juste valeur et maintient dans les marges sociales : un polak, ça peut faire un bon débardeur, à la rigueur un déménageur, mais certainement pas un ingénieur. Arrivé clandestinement dans la France occupée, Bojarski passe ses nuits à fignoler dans l’imprimerie qui l’emploie des faux papiers « à compte d’auteur » (sans quasiment se faire payer) pour permettre à d’autres persécutés, juifs, roms, résistants, d’échapper tant à l’armée d’occupation qu’à la police de Vichy. Des papiers plus vrais que les vrais, bradés à prix coûtant : cette concurrence déloyale alerte la pègre, qui le contraint rapidement à travailler pour elle. Ces mêmes truands qui, après guerre, se souviennent de ce petit génie de la contrefaçon et parviennent avec la même aisance à le convaincre de mettre ses talents de faussaire à leur service. Cette fois pour imprimer des faux billets, qui s’avèrent plus authentiques que ceux made in Banque de France. La carrière du « Cézanne de la fausse monnaie » est lancée – et se poursuit en artisan, après la chute du « gang des tractions-avant ». L’inspecteur Mattéi (Bastien Bouillon, melvillien en diable : Mattéi était le nom du commissaire joué par Bourvil dans Le Cercle rouge), meilleur flic de France, n’aura de cesse qu’il n’ait démantelé ce qu’il pense être une bande d’envergure internationale – tandis que Jan cloisonne méthodiquement sa vie entre, côté pile, son grand œuvre de faussaire adoubé par la société qui le combat, et, côté face, son train-train de représentant de commerce banlieusard, l’amour de sa vie, sa petite famille, ses déboires d’inventeur incompris…



