La corde au cou
Dead man’s wire
Gus Van Sant
Année : 2025
Pays : USA
Durée : 105 mn
Date de sortie nationale : 07/04/2026
VOST
Bill Skarsgård, Dacre Montgomery, Colman Domingo, Cary Elwes, Al Pacino, John Robinson, Myha’la Herrold
Austin Kolodney – d’après le film documentaire Dead man’s line d’Alan Berry et Mark Enochs
Comme souvent dans la vraie vie, les motivations de Tony Kiritsis ne sont pas si évidentes à comprendre – et encore moins à résumer. Son histoire de prêt hypothécaire foireux, les mécanismes de l’enfumage tordu, banal, dont il a été la victime consentante, tout ça ne plaide pas en faveur d’une immédiate empathie avec ce beau cowboy moustachu (Bill Skarsgård), largué, épuisé, tendu comme une arbalète, pigeon idéal d’une énième déclinaison du jeu de bonneteau capitaliste. Ce qui est simple à comprendre, en revanche, c’est sa colère. Une colère sourde, froide et blanche comme cet hiver de 1977 qui s’étire sur la ville. Tony Kiritsis, c’est le brave gars. Yankee en diable, apprécié de ses voisins et de sa lointaine famille, pote des flics avec lesquels il partage occasionnellement une ou deux bières dans le rade où ils ont leurs habitudes communes. Un gars sans histoires, qui professe une foi inconditionnelle dans l’american dream, ses valeurs de liberté, d’égalité des chances, de propriété privée, et sa promesse de réussite sociale… Une réussite à portée de main de quiconque n’est pas fainéant, met la main à la pâte et au portefeuille. Plutôt que de fonder sagement une famille, Tony a donc imaginé d’investir tout son pécule, toutes ses éconocroques, pour acheter un bout de terrain dans son quartier et y développer un projet de centre commercial, que devait rentabiliser la poignée d’enseignes qui avaient quasi signé pour s’installer dans la galerie. Pour ce faire, notre bonhomme s’était adossé à une société de prêt, la Meridian Mortgage – qu’il soupçonne d’avoir détourné lesdites enseignes vers un centre commercial concurrent et volontairement plombé son projet à lui, en vue d’en récupérer l’exclusivité des fruits (le beurre), plus les intérêts (l’argent du beurre).
On imagine bien le gars au bout du rouleau. Il a tout tenté. Il a voulu discuter, s’expliquer, négocier. Il en a appelé à l’honnêteté, au bon sens, à la justice… Mais l’argent a force de loi – et face à Tony, l’argent, ce n’est pas ce qui manque. Il en arrive sans doute à penser, comme dans la chanson, qu’il « ne vaut pas la corde pour se pendre ». Dans un sursaut, armé de son désespoir et de son fusil de chasse, il se rend une ultime fois au siège de la Meridian Morgage. Pas pour discuter. Pour obtenir réparation. Quitte pour cela à prendre le patron en otage. Et si le patron n’est pas là, son directeur adjoint de fils fera parfaitement l’affaire. Et c’est là, précisément, que le film commence…
Touche-à-tout de génie du cinéma américain, aussi à l’aise en artisan de studio hollywoodien (Will Hunting) qu’en cinéaste indé au formalisme radical (Gerry), Gus Van Sant ne cesse, de film en film, de portraiturer les laissés-pour-compte et les exclus du rêve américain. Qu’ils soient de la middle class, travailleurs pauvres, sur les routes, prostitués, toxicos, hétéros, homos, jeunes, vieux – toutes et tous plus ou moins marginaux, plus ou moins déclassés, engagés dans une lutte inégale contre la société pour faire valoir un droit à exister. Depuis Prête à tout (1995, qui consacra définitivement Nicole Kidman), il se plaît à choisir ponctuellement ses (anti) héros et héroïnes dans la vie réelle – à s’essayer au biopic (Harvey Milk) ou à puiser son inspiration dans des faits divers (Elephant, Promised land). La Corde au cou, thriller haletant et minimaliste, adapté de la très véridique histoire de l’authentique Tony Kiritsis, fait partie de cette dernière catégorie. On comprend ce qui a intéressé le réalisateur dans cette histoire de prise d’otage, la première suivie en temps réel à la télévision. Réalisation d’un classicisme élégant, ambiance groovy à souhait, réalité et fiction entremêlées, le réalisateur nous régale d’une parfaite reconstitution des années 1970 qui colle parfaitement à son duo d’acteurs. À l’instar de son otage suffocant (épatant Dacre Montgomery), on s’attache malgré lui à cet escogriffe de Tony, ultime avatar du « Jack » Burns / Kirk Douglas de Seuls sont les indomptés (David Miller, 1962), et à son épopée désespérée.

