Orwell 2+2=5
Écrit et réalisé par Raoul PECK
Année : 2025
Pays : USA / France
Durée : 119 mn
VOST
Le 16 janvier de cette nouvelle année dystopique, le président polonais nationaliste et pro-Trump mettait en scène sur X son véto à la transposition de la législation européenne sur les services numériques (DSA), visant à lutter contre la propagation de contenus illicites en ligne, en la comparant au « Ministère de la Vérité » de 1984, faisant de cette annonce le parfait et dernier exemple en date du détournement de la signification du roman de Georges Orwell au profit des idéologues totalitaires que l’on observe depuis l’essor de ce que l’on qualifie en parfaite novlangue (langue imaginaire d’Océania dans 1984) de « révolutions conservatrices ». X et les plateformes des GAFAM sont au contraire l’aboutissement technologique rêvé des outils de surveillance préfigurés par le régime de Big Brother, bras armé des nouveaux totalitarismes dont Trump est le fer de lance caricatural. Dès son premier mandat en 2017, les ventes du roman d’Orwell s’envolaient partout dans le monde, et en janvier 2021 l’œuvre tout entière de l’écrivain entrait dans le domaine public, on aurait du y voir un signe…
Comme il le disait lui-même, Orwell ne croyait pas « qu’on puisse évaluer les motivations d’un écrivain sans rien connaître de ses débuts dans la vie, les sujets qu’il aborde seront déterminés par son époque, du moins est-ce le cas dans des époques tumultueuses et révolutionnaires comme la nôtre. » Alors que le terme même d’orwellien est galvaudé et manipulé à loisir, il n’a jamais été aussi nécessaire de revenir aux fondements de cette œuvre que tout le monde croit connaître, car « si la pensée corrompt le langage, le langage peut aussi corrompre la pensée ».
C’est ce qu’a très bien réalisé Raoul Peck, lui-même cinéaste engagé parfaitement conscient comme Orwell qu’« aucun livre n’est vraiment dénué de parti pris politique », et qu’il était important à notre époque de revenir aux sources de cette œuvre pour mieux en comprendre le sens et la portée. Son film est un canevas complexe, édifiant, effrayant et sidérant, mêlant éléments biographiques et citations des écrits d’Orwell à leurs multiples adaptations et à la réalité des régimes totalitaires, de son époque jusqu’à aujourd’hui. Le film n’est pas une biographie, ce que l’écrivain aurait d’ailleurs détesté, mais plutôt un appel à cette lucidité qui a toujours déterminé son engagement, à la nécessité de ce qu’il appelait la « décence ordinaire » et qui constituait son principal motif d’espoir.
Ce qui est saisissant dans le film, c’est de voir à quel point la personnalité même d’Eric Blair, dit Georges Orwell, né avec le siècle de l’invention du totalitarisme au cœur des empires coloniaux, fait littéralement corps avec notre époque. La photo qui encadre le début et la fin montre sa nourrice indienne le tenant dans ses bras en 1903, l’année de sa naissance, figure de toutes les oppressions portant celui qui allait en devenir le témoin le plus lucide et l’opposant le plus engagé : le magnétisme du regard de cette femme s’imprime en nous durablement. Les écrits épistolaires intimes et les textes de fiction s’entremêlent dans un même mouvement presque symphonique, dans une fresque rythmée par les trois mots d’ordre du Ministère de la Vérité du régime d’Océania : « l’ignorance c’est la force – la liberté c’est l’esclavage – la guerre c’est la paix ».
On le comprend en voyant en parallèle les images des totalitarismes de notre époque, du capitalisme de surveillance et du pouvoir des nouveaux oligarques : Orwell avait poussé dans 1984 la logique de ce qui pourrait advenir, situant son roman à Londres car « le totalitarisme, si on ne le combat pas, peut triompher n’importe où », mais il n’aurait peut-être pas imaginé avoir raison à ce point. Le début du second mandat de Trump en est la démonstration implacable. Puisque la vérité est inatteignable, un gros mensonge n’est pas pire qu’un petit mensonge et comme Orwell le disait, « le concept même de vérité objective est en train de disparaître de ce monde ». Tout changement majeur de politique exige un changement équivalent de doctrine, on pense à l’exemple récent de la doctrine Donroe. Du point de vue totalitaire, l’histoire est quelque chose à créer et non pas à apprendre, les renommages dès les premiers jours du mont Denali en McKinley et du Golf du Mexique en Golfe d’Amérique en sont des illustrations dont le grotesque n’a d’égal que leur brutalité : « sais-tu à quoi ressemblera l’avenir, Winston ? Imagine une botte piétinant un visage indéfiniment. »
Le film de Raoul Peck dégage une puissance évocatrice suffocante – le lien organique entre la respiration tuberculeuse des derniers jours de Georges Orwell, alors qu’il finissait l’écriture de 1984, et le motif récurrent d’étouffement des morts de Jamal Khashoggi, de Georges Floyd (et on pense aussi en France à la mort de Cédric Chouviat en 2020), nous appelle, comme cette terrible phrase muette des protestations aux USA, « I can’t breath », à nous organiser et nous mettre en mouvement, pour reprendre, comme le dit Maria Ressa, la lutte pour la recherche de la vérité et retrouver peut-être enfin Un peu d’air frais.

