Sorda
Sourde
Eva Libertad
Année : 2025
Pays : Espagne
Durée : 99 mn
Date de sortie nationale : 07/04/2026
VOST
Miriam Garlo, Álvaro Cervantes, Elena Irureta, Joaquín Notario
Eva Libertad
4 Goya 2026 (l’équivalent espagnol des César ou Oscar), dont ceux du Meilleur premier film et du Meilleur espoir féminin pour Miriam Garlo
Rares sont les cinéastes qui évoquent le quotidien des personnes sourdes. Et si on met à part les documentaristes, peut-être plus naturellement enclins à se questionner sur la vie des autres (on pense entre autres à Nicolas Philibert et son incontournable Le Pays des sourds), on peut sans doute compter sur les doigts des deux mains les films de fiction qui se penchent sur leur rapport complexe au monde des entendants – que ce soit dans les relations familiales, amoureuses ou professionnelles – et sur la façon d’en rendre compte sur grand écran. C’est dire à quel point ce (premier !) film d’Eva Libertad, gracieux, intuitif autant qu’inventif, d’une subtilité et d’une précision rares, porté par une comédienne (Miriam Garlo) d’une justesse stupéfiante, nous a tour à tour séduits, intrigués, captivés et enthousiasmés.
Ángela et Héctor forment un couple des plus ordinaires, un couple épanoui, heureux. Elle fabrique des céramiques dans une ambiance réjouissante, ils vivent entourés de nombreux voisins et amis avec lesquels ils partagent fêtes et apéros dans la vivante Barcelone. Ángela est sourde alors que son compagnon est entendant, mais le handicap n’entrave en rien leur concorde, et si la jeune femme lit sur les lèvres, son compagnon a appris à « signer » parfaitement. Ángela a de son côté un cercle particulier d’amis sourds, qui n’exclut pas pour autant Héctor. Il y a bien les parents d’Angela, entendants, qui la harcèlent régulièrement pour qu’elle s’équipe d’aides auditives, prothèses inconfortables dont elle se passe autant que possible, mais c’est un modeste tracas. Comble de bonheur : Ángela est enceinte, Héctor en est aussi ravi qu’elle. Mais plus que pour un autre couple, cette situation nouvelle modifie leur vie du tout au tout. Surtout lorsque leur fille s’avère parfaitement entendante. Pas simple pour la jeune mère de construire une relation avec un enfant qui ne demande qu’à parler et pourrait de ce fait privilégier les relations avec son père… Peu à peu Ángela se sent exclue de la relation maternelle et voit son couple se déliter.
Jamais (en tous cas rarement) au cinéma on n’avait traité avec une telle sensibilité, sans cliché ni manichéisme, la complexité des relations sentimentales, amicales et familiales entre entendants et personnes sourdes. Tout y est : l’absence de prise de conscience des difficultés de l’autre, le manque de confiance en soi quand, porteur de handicap, on doit évoluer dans un monde « valide », et à l’inverse la tentation pour qui se sent exclu de se réfugier dans un communautarisme réconfortant. Le film, dans une mise en scène d’une rigueur saisissante, plonge par moments les entendants en immersion dans l’univers sonore des personnes sourdes. Ainsi le générique de début totalement silencieux, ou ce moment où Angela, pragmatique, décide de s’appareiller pour se rendre à la crèche – qui fait ressentir mieux que n’importe quel discours l’insupportable brouhaha métallique que lui renvoient ses oreillettes. Cette sensibilité à fleur de peau et d’ouïe est le fruit d’une belle et profonde sororité – au sens le plus strict : Eva Libertad a conçu Sorda pour et avec sa sœur comédienne, Miriam Garlo, alors que celle-ci était confrontée aux mêmes questions qu’Ángela sur son propre désir de maternité. Le film qui en résulte est une merveille.

