À voix basse
Leyla Bouzid
Année : 2025
Pays : France, Tunisie
Durée : 113 mn
Date de sortie nationale : 07/04/2026
Eya Bouteraa, Hiam Abbas, Marion Barbeau, Lasaad Jamoussi, Feriel Chammari
Leyla Bouzid
Les plus anciens s’en souviennent peut-être : en 1992, le cinéaste Nouri Bouzid mettait avec le film Bezness (dans lequel jouait un certain Abdellatif Kechiche) un sacré coup de pied dans un tabou de la société tunisienne : celui de l’homosexualité et des relations tarifées avec les touristes occidentaux de passage, grâce auxquelles de jeunes garçons du cru arrondissaient les fins de mois familiales. Un « angle mort » comme on dit, sur lequel les familles fermaient les yeux pour des considérations économiques – les jeunes garçons en question rentrant, la vingtaine passée, dans le rang hétéro avec mariage à la clé. Trente-quatre ans et une génération plus tard, sa réalisatrice de fille Leyla Bouzid met son pas dans le pas de son père et attrape un autre fil, ni tout à fait différent, ni tout à fait semblable, pour raconter à son tour l’homosexualité dans son pays natal au XXIe siècle.
Installée à Paris et (on le comprend vite) vivant en couple avec la blonde Alice, Lilia revient en Tunisie, plus précisément à Sousse, à l’occasion de la mort brutale d’un oncle bien aimé. Après avoir laissé son amoureuse à l’hôtel le plus proche – pas encore prête à la présenter à la famille –, elle rejoint ses cousines, cousins, oncle, tante… et surtout sa grand-mère chérie, effondrée, ainsi que sa mère, forte en caractère et sœur du défunt. Malgré le moment tragique qui les réunit, Lilia est heureuse de retrouver cette maison (la vraie maison de la grand-mère de la réalisatrice, le déclic à l’origine du film) remplie de souvenirs d’enfance. Mais ce bonheur fugace est vite obscurci par la découverte des circonstances violentes de la mort du tonton (retrouvé nuitamment nu et roué de coups dans la rue), que toute la famille s’emploie à taire, par crainte du scandale. La jeune fille comprend à cette occasion que ses mère et tante se sont employées, des décennies durant, à dissimuler l’homosexualité de cet oncle qui ne s’est marié que par convenance sociale. Pour Lilia, ce silence imposé, qui résonne avec sa propre dissimulation de son homosexualité, est de plus en plus insupportable.
À partir d’un sujet délicat et grave, dans un pays où l’homosexualité est toujours criminalisée (l’article 230 du Code pénal punit les rapports sexuels entre personnes de même sexe par une peine allant jusqu’à trois ans de prison), Leyla Bouzid décrit avec délicatesse et sans cliché aucun les zones grises d’une société du secret, où l’on peut se retrouver dans des bars gays, mais où les jeunes homosexuels qui font la fête rasent les murs dès que la police s’en mêle. Une société où, paradoxe du patriarcat viriliste, l’homosexualité masculine est violemment réprimée, où il est impossible pour un homosexuel agressé de porter plainte, mais où l’homosexualité féminine n’est pas prise au sérieux…
On est aussi fasciné par cette maison de famille un peu hors du temps, à la fois havre de paix et gynécée de femmes fortes, qui ont développé une puissante sororité pour protéger leur frère, mais l’ont aussi contraint au mariage arrangé et se refusent absolument à évoquer les circonstances de sa mort… Tout comme dans son précédent film, Une histoire d’amour et de désir, qui décrit l’éducation sentimentale d’un jeune étudiant tunisien en France, Leyla Bouzid explore avec intelligence la complexité des tourments amoureux confrontés au réel. Son film fait exploser le talent d’une jeune actrice exceptionnelle, Eya Bouteraa, qui donne la réplique à l’extraordinaire Hiam Abbas dans le rôle de la mère, toute en complexité entre mère aimante et protectrice implacable des secrets du clan familial.
